Vincent-Sosthène Fouda : « les images en circulation abîment la confiance qu’on devrait avoir vis-à-vis de notre police »

Depuis de nombreux mois sur les réseaux sociaux, il ne se passe pas un jour sans qu’on ne voie un homme en tenue et un civil en venir aux mains. Les images sont les mêmes au Cameroun, au Sénégal, au Nigéria, au Gabon etc. Si les situations sont inégales selon les pays et les régimes, le Cameroun fait figure de mauvais élève au sein du cercle des pays cités. Comment restaurer la confiance entre policiers et citoyens dans notre pays ? Éléments de réponse avec le politologue Vincent-Sosthène FOUDA, autrefois aumônier de l’Ecole de Police de Saint Cyr en France.

Les relations entre policiers et citoyens peuvent être bonnes ou mauvaises, et ce d’un pays à l’autre, comme nous le constatons avec les nombreuses vidéos en circulation sur les réseaux sociaux… Mais que révèlent-elles dans tous ces cas ?

Vincent-Sosthène FOUDA : Les réseaux sociaux sont un mode de communication de l’instantané. On saisit un bout d’action on le met en ligne ou on fait un direct sans la moindre mise en contexte et on laisse à ses « followers » le soin de commenter et de se faire leur propre opinion. Cela dit, la confiance qu’une population accorde aux forces de l’ordre est un facteur de cohésion sociale. Plus les citoyens perçoivent l’action des policiers comme légitime, plus ils adhèrent à leurs institutions.

Et réciproquement, vous serez d’autant plus enclin à soutenir votre police si vous soutenez le régime politique. Ces effets peuvent sembler évidents, mais ne le sont pas pour le commun des citoyens. Dans notre pays, il n’existe pas d’étude sur les comportements de nos hommes en tenue ni sur la façon dont ceux-ci sont perçus et accueillis par les populations. J’évite de parler uniquement de la police bien qu’elle soit le corps le plus en contact avec nos populations, la gendarmerie, les différentes composantes de nos armées sont aussi concernées.

« La façon dont se déroule un contrôle joue un rôle majeur pour l’établissement de la confiance. »

Dans d’autres pays, il s’est développé une abondante littérature sur le sujet et on a vu petit à petit se mettre en place des instruments de mesure de la légitimité ou non des interventions de la police dans l’espace public.

Un tel travail, s’il était fait chez nous, nous permettrait de montrer que les relations entre une police et une population varient selon le contexte national (la culture, le fonctionnement des institutions…), et de proposer des pistes pour améliorer la situation, notamment pendant le passage dans les écoles de formation à Mutenguéné et à Yaoundé pour ce qui est la police nationale.

Les instructeurs et formateurs devraient encourager les élèves officiers de police et élèves commissaires de police à faire des travaux de fin d’étude sur de tels sujets avec de réelles enquêtes de terrain et des observations participantes et objectives. De façon plus fondamentale, nous espérons que dans les mois qui viennent le sujet sera pris à bras le corps par les sociologues afin de contribuer à l’analyse de la légitimité politique et de ses ressorts, de ce qui fait qu’une personne adhère à l’ordre politique ou au contraire le rejette, voire le combat.

En attendant ces travaux, quel regard portez-vous sur ces images ?

VSF : La démocratisation de l’information à travers les réseaux sociaux rend visible ce qui ne l’était pas hier, nous n’allons pas nous en plaindre. Maintenant, ce que nous observons c’est à la fois un refus d’obéir à la tenue et à celui qui la porte, à celui qui est chargé d’établir un certain ordre. Justement, l’égalité de traitement est un pilier majeur de la production de la confiance, qu’il faut entendre en deux sens. Il y a d’abord ce qui a trait à la « justice distributive » de la police : c’est, en particulier, l’égalité devant le fait d’être contrôlé, ou aidé, par la police. De manière générale, ce principe est rarement respecté.

Dans notre pays, les contrôles sont fréquents. Certaines catégories de la population sont davantage ciblées que d’autres : les commerçants, les transporteurs sur les courts trajets, les taximen et mototaxis. Est-ce une politique de la délégation générale à la sûreté nationale de multiplier les contrôles de police sur tous les axes de la République, en ville comme en campagne ? Je ne saurais le dire. A côté de ceci, nos policiers et gendarmes sont perçus par la population comme faisant partie de ceux « qui ont un peu, voire plus » face à une grande majorité qui n’a rien du tout. Il se crée donc une tension permanente entre les deux. Beaucoup de policiers sont sincères lorsqu’ils sont sur la route et ne sont pas toujours là pour escroquer les usagers, mais il existe des biais inconscients ou des routines professionnelles… Ce sont ces routines qui engendrent les rixes que nous voyons circuler sur les réseaux sociaux. 

Ensuite, il y a la question de l’inégalité de traitement durant un face-à-face, la « justice procédurale ». Concrètement, il s’agit de la façon dont se déroule un contrôle, qui joue un rôle majeur pour l’établissement de la confiance : êtes-vous respecté ? Avez-vous la possibilité d’exprimer votre point de vue ? Dans notre pays, nous ne sommes pas tous égaux devant un barrage de police, vous pouvez l’observer sur nos grands axes, passez la journée à Nomayos et vous écrirez de nombreux articles sur le phénomène. Quand un corps social se sent persécuté, il n’accorde plus de légitimité à la police, tandis que le corps qui se sent valorisé, lui, fera plus confiance… Ces deux mécanismes – distributif et procédural sont également à l’œuvre dans ce que nous observons.

Comment décririez-vous la situation camerounaise, par exemple ?


VSF. : D’abord, nous n’avons pas nécessairement regardé ce qui se passe dans toutes les rues du continent avec les forces de l’ordre. Le phénomène des réseaux sociaux a ceci de particulier que les images que nous recevons le sont uniquement par ciblage. Nous ne sommes pas partout et nous ne sommes pas avec tout le monde. Je dirai même que nous sommes seuls avec l’illusion d’être avec tout le monde. Cependant, les images en circulation abîment la confiance qu’on devrait avoir vis-à-vis de notre police.

Les images en circulation révèlent sans surprise les deux faiblesses que j’évoquais : un ciblage excessif de certains corps sociaux, les commerçants et les transporteurs de différentes catégories (les agences de voyages ne sont pas touchées) notamment, et, d’autre part, des modalités d’intervention plus autoritaires. Nos agents baignent dans une culture fondée sur le principe « force doit rester à la loi », alors qu’il serait plus judicieux que notre police communique davantage lors de ses interventions.

Nous avons des policiers qui lors d’un contrôle, par exemple, s’imposent et se dispensent de fournir des explications. Alors qu’ils devraient, en premier, privilégier le dialogue et éviter la confrontation verbale. Ça n’a l’air de rien, mais ça change tout ! D’autre part, il y a une image qui colle à la peau de notre police depuis plusieurs décennies, celle de « mange-mil », issue du monde du théâtre, elle s’est emparée de notre imaginaire collectif en conséquence, le niveau défiance est plus élevé chaque jour. Les populations dans leur ensemble prennent très peu la défense de nos agents de police quand ceux-ci sont attaqués.

Nos agents baignent dans une culture fondée sur le principe « force doit rester à la loi », alors qu’ils devraient davantage communiquer lors de leurs interventions. »

Que faut-il faire pour apaiser la situation ? Le ministre Atanga Nji a parlé de serpent affamé qui irait chercher toute personne surprise en train d’exercer de la violence physique sur un homme en tenue.

VSF. : Compte tenu de nos observations, il nous paraît essentiel de limiter et d’encadrer l’usage des contrôles. Les contrôles fixes créent de la psychose auprès de la population. Ils sont contre-productifs. Les conducteurs préparent le dossier du véhicule et y glissent d’avance un petit billet. Ainsi ces contrôles ne permettent quasiment jamais de détecter une infraction, sont inefficaces d’un point de vue sécuritaire et enveniment les relations entre la police et la population.

D’autre part, des réformes plus structurelles pourraient être mises en œuvre. Nous sommes un pays composé de 256 tribus avec des comportements citoyens disparates, voilà pourquoi nous devons mettre l’accent sur la recherche de la confiance par les policiers, et développer des mécanismes approfondis de contrôle de la hiérarchie policière : ainsi, la corruption et les passe-droits vont certainement reculer dans tous les secteurs concernés.

Cela va de pair : plus les relations entre police et population sont apaisées, plus les citoyens reconnaissent la légitimité de leur système politique, et réciproquement. La rigueur de la loi n’est pas forcément et toujours synonyme de violence.

« Plus les relations entre la police et la population sont apaisées, plus les citoyens reconnaissent la légitimité de leur système politique et réciproquement. »

Enfin, il est important que les populations sachent que la police est là pour leur protection pour celle de leurs biens, et non pour exercer de la violence sur elles.

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